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Et si on parlait du Docteur Knock ?

Le docteur Knock est un médecin français…

Il est connu pour avoir exercé la médecine dans le canton de Saint-Maurice (France). Il a été bachelier ès lettres puis a abandonné ses études des langues romanes pour se consacrer à la vente de cravates aux Dames de France à Marseille. Par la suite, il servira comme médecin (sans doctorat) sur un bateau où il aura à sa charge 35 malades à tour de rôle (l’équipage et sept passagers). Ses connaissances médicales proviennent de plusieurs sources : les annonces médicales et pharmaceutiques des journaux et les modes d’emplois des médicaments et sirops qu’achetaient ses parents. Le docteur Knock refuse de voir des personnes mourir. En tant que médecin, il a des principes. Il est partisan d’une diminution de la mortalité. Il passera sa thèse de médecine à ses quarante ans. Son manuscrit de thèse de 32 pages in-octavo est titré : Sur les prétendus états de santé avec pour épigraphe une phrase qu’il a attribué à Claude Bernard : “les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent.”

Vous l’aurez compris ce docteur Knock est un charlatan et un personnage fictif créé en 1923 par Jules Romain dans sa pièce de théâtre : Knock ou le triomphe de la médecine. Dans cette pièce à l’humour grinçant on fait la connaissance de cet étrange Dr Knock qui s’emploie à rendre malade tout un canton grâce à une arme imparable : la médecine moderne. La mécanique est bien huilée : un air sérieux, une auscultation de qualité, quelques mots incompréhensibles pour le commun des mortels, une ordonnance bien fournie et voilà que tout le monde passe de la santé à la maladie.

La médecine est ici devenue une religion, les malades confessent leur foi dans la médecine dont il faut d’ailleurs être croyant et l’ensemble de l’humanité doit faire l’objet d’un prosélytisme éhonté.

Knock. – “Tomber malade”, vieille notion qui ne tient plus devant les données de la science actuelle. La santé n’est qu’un mot, qu’il n’y aurait aucun inconvénient à rayer de notre vocabulaire. Pour ma part, je ne connais que des gens plus ou moins atteints de maladies plus ou moins nombreuses à évolution plus ou moins rapide. Naturellement, si vous allez leur dire qu’ils se portent bien, ils ne demandent qu’à vous croire. Mais vous les trompez. Votre seule excuse, c’est que vous ayez déjà trop de malades à soigner pour en prendre de nouveaux.

La critique de Jules Romain (alias de Louis Farigoule) est pertinente. Il faut savoir que Jules Romain n’est pas ignorant de la médecine, il a étudié la physiologie à l’école normale supérieure. Il doit donc être particulièrement conscient des progrès et des dérives de la médecine du début du XXe siècle qui avance à toute allure propulsée par la démarche scientifique initié par des célébrités comme Claude Bernard. **Spoil** Dans la pièce, il existe une friction entre le Dr Knock et le Dr Parpalaid. En effet, le second est plus tenant d’une pratique plus ancienne qui rassure les patients, qui leur propose des tisanes et un peu de repos pour se remettre de leurs maux et qui ne prescrit que peu de médicaments. Le Dr Knock quand à  lui est le tenant d’une médecine nouvelle et conquérante. Il proposera des traitements au radium et des médicaments, il est partisan d’un suivi lourd et de traitements longs et invasifs. Pour couronner l’humour noir de la pièce, celle-ci se termine effectivement par le triomphe de la médecine et de Knock lorsque celui-ci arrive à convaincre le Dr Parpalaid qu’il est peut-être lui aussi malade. **Spoil**

Je tiens à noter en passant qu’il existe également un parallèle entre le Dr Knock et le film Nosferatu de 1922. Allez voir la page Wikipédia pour plus d’informations.

Qu’est ce que cette pièce de théâtre dit de notre médecine actuelle ?

Premièrement, elle critique vivement les charlatans qui font de la médecine une excuse pour asservir des personnes. Il est bon de rappeler qu’agir comme le Dr Knock est interdit. Le charlatanisme expose à des sanctions que ce soit pour exercice illégal de la médecine (lorsque l’on n’est pas médecin) ou charlatanisme. Le risque est alors, pour un médecin, d’avoir des sanctions pénales et de risquer une radiation de l’ordre.

Deuxièmement, il y a une critique qui peut s’approcher via le livre la médecine sans le corps de Didier Sicard. Dans cet ouvrage, il est fait la critique de l’usage massif de tests prédictifs ou diagnostic sans qu’il ne soit bien établi si les normes qui sont violées sont bien le signe d’une pathologie présente ou future. Ainsi l’excès de l’usage de ces tests peuvent mener à effectivement “rendre malade” des personnes qui se considèrent bien portantes. Il y a ici un parallèle fort avec le normal et le pathologique de Canguilhem dont les questions ont déjà été abordées ici et ici. La question de la santé est effectivement épineuse. Que devons-nous considérer en priorité ? Les examens objectifs qui peuvent révéler des affections même à des personnes asymptomatiques ou le ressenti de la personne qui peut se sentir ou ne pas se sentir en bonne santé quelles que soient ses pathologies objectives.

La pièce Knock ou le triomphe de la médecine est bien un indispensable pour tous. Reste à savoir s’il faut en rire ou en pleurer !

 

Sources :

  • Knock ou le triomphe de la médecine, Jules Romain, Gallimard, 1924.
  • La médecine sans le corps : une nouvelle réflexion éthique, Didier Sicard, Plon, 2002.
  • Le normal et le pathologique, Georges Canguilhem, PUF, 1966.