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Et si on parlait de Georges Canguilhem ?

Georges Canguilhem était un philosophe et un médecin français qui a traversé la seconde guerre mondiale en portant une réflexion poussée sur la notion du normal et du pathologique.

N’étant pas moi même ni historien ni philosophe, je n’aurais pas l’outrecuidance d’affirmer pouvoir vous donner une vision claire de l’oeuvre de Canguilhem. Cependant, je peux vous faire percevoir en quoi ses réflexions m’ont traversées pour éclairer ma réflexion.

Commençons par les données factuelles. Georges Canguilhem est né en 1904 et est agrégé de philosophie en 1927. Il sera l’un des élève du philosophe Alain. Tout en enseignant la philosophie, il commence des études de médecine. La seconde guerre mondiale approchant à grands pas et ses études de médecine se terminant, il va s’impliquer dans beaucoup d’action différentes. Il va notamment devenir résistant sous le pseudonyme de Lafont et aménagera un hôpital de campagne à Maurines. Il participera également à une bataille dans le cantal en 1944. Quant à sa thèse de médecine, il la soutiendra en 1943. Son travail de doctorat se nomme “Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique” et restera son ouvrage majeur publié sous le titre “Le normal et le pathologique“. Par la suite, Canguilhem aura une vie universitaire bien chargée : professeur à la Sorbonne et directeur de l’Institut d’histoire des sciences… Il n’exerçât pour ainsi dire jamais la médecine. Le philosophe et médecin s’éteindra en 1995 à Marly-le-Roi et laissera derrière lui de nombreuses réflexions et plusieurs “élèves” dont notamment Foucault.

Il est intéressant de réfléchir en quoi la pensée de Canguilhem a pu marquer la médecine qui est souvent bien loin de s’intéresser à la philosophie. Une première réponse vient du fait qu’en tant que médecin, Canguilhem sait parler le langage médical et sa thèse sur le normal et le pathologique est aisément compréhensible pour toute personne ayant une culture médicale. De plus, les mots de ce textes résonnent dans l’esprit d’un soignant et nous poussent à changer notre façon de concevoir des notions que nous pensions jusque là parfaitement maîtriser comme la santé, la pathologie ou l’anormal.

Lorsque que je questionnais dans mon article sur la normalité, la question du handicap. Je pensais déjà à l’oeuvre de Canguilhem et à ce que cela m’apportait. Premièrement, le philosophe nous propose de repenser notre idée de la médecine. Il refuse une médecine qui ne serait que scientifique et la perçoit plutôt comme “une technique ou un art au carrefour de plusieurs sciences“. Il s’oppose notamment au courant de pensée portée par la physiologie, alors en pleine expansion, en rappelant que pour lui la pathologie n’est pas qu’une modification quantitative de l’état normal. Par exemple : le taux de glucose dans le sang (“sucre”) est en général autour de 1 gramme par litre en condition normale et chez un sujet sain. Pour les physiologistes, la pathologie survient lorsque le glucose est largement supérieur ou inférieur à cette norme ainsi la pathologie n’est qu’un ensemble de variation sur tout un ensemble de normes portés par le corps humain (et en ce qui concerne les examens biologiques, faites une “prise de sang de contrôle” et vous verrez une petite partie de toutes les normes que nous avons fixé par la science). Cependant, notre médecin n’est pas d’accord avec cette allégation. En effet, à partir de plusieurs recherches, il s’est aperçu qu’en fonction des ethnies, par exemple, les “normes” ne sont plus les mêmes. Par exemple, une population plus défavorisée pourrait, sans trouble aucun, vivre avec une glycémie très basse qui, sur un occidental, causerait une perte de connaissance ou des troubles majeurs.

Canguilhem commence ainsi à tranquillement casser l’idée des normes. Il ira même jusqu’à avancer : “En matière de normes biologiques, c’est toujours à l’individu qu’il faut se référer” (Le  normal et le pathologique). Cette vision remet énormément en cause la médecine actuelle qui se développe sur la preuve (evidence-based medicine). La justification de cette idée se base sur un contre-argument. En effet, la médecine des années 40, mettaient en cause la clinique et le fait que les patients se plaignaient de douleurs ou de maux à un endroit et que la cause réelle n’était pas toujours à l’endroit décrit. Sauf que Canguilhem rappelle, avec une logique imparable, que si la maladie et la médecine existent c’est uniquement parce que des gens se reconnaissent malade. La médecine ne peut donc se retirer de l’individu et s’occuper uniquement de statistiques et d’organes. De même, la notion de santé, si difficile à définir, est, pour Canguilhem, tout simplement liée à la subjectivité de la personne qui se dit malade. En effet, une personne en bonne santé ne se dit pas qu’il est en bonne santé sauf s’il pense qu’il peut devenir malade. De même, la santé est souvent définie par son absence quand elle a été perdue par un Homme souffrant.

 

Il y aurait sans doute encore des milliers de choses à dire sur Canguilhem et son oeuvre mais je vas vous laisser avec une simple phrase en vous enjoignant ardemment à lire Le normal et le pathologique : “La frontière entre le normal et le pathologique est imprécise pour des individus multiples considérés simultanément, mais elle est parfaitement précise pour un seul et même individu considéré successivement“.

Bibliographie

    • Le normal et le pathologique, Georges Canguilhem, édition PUF, 2015
    • Georges Canguilhem, Dominique Lecourt, Que sais-je, édition PUF, 2016