Complexes : la fabrique de l’ignorance

La question est simple : peut-on faire confiance à la science ? Est-elle en mesure de combattre notre ignorance ?

Je ne commenterai pas dans cet article l’intégralité du reportage qui fait quand même plus d’une heure et demie. J’ai décidé de me centrer plutôt sur le début et la toute fin de cette vidéo. Je n’ai pas de connaissance spécifique dans les nombreux domaines explorés et donc plutôt que de dire n’importe quoi, je préfère me taire. Après tout, je suis aussi un ignorant !

J’ai été tout particulièrement interloqué par le passage sur la fabrique de l’ignorance dans le domaine du tabac. J’avais déjà entendu dire que la catégorisation de la cigarette comme un produit dangereux avait été très difficile. J’ai ainsi redécouvert cette étape de notre histoire commune.

Cette partie du reportage met en avant un paradoxe qui m’a particulièrement intéressé intellectuellement. Peut-on fabriquer de l’ignorance ? A première vue, cette assertion parait ridicule. L’ignorance n’est pas quelque chose de positif. Ce n’est pas la marque de quelque chose que l’on possède mais la marque de ce que l’on ne possède pas. L’ignorance va s’opposer à la connaissance ou au savoir et c’est cette connaissance que l’on va fabriquer. Pourtant, il y a assez immédiatement deux idées qui font surface à la vue de ce paradoxe :

  • L’ignorance peut-être entretenue

Il est parfaitement possible d’entretenir de l’ignorance en ne cherchant pas à trouver de la connaissance délibérément. C’est extrêmement courant dans la vie de tous les jours. Cherchons-nous à savoir exactement comment fonctionne notre ordinateur ou notre voiture ? La plupart du temps nous sommes simplement utilisateurs et nous laissons ces problèmes difficiles à une armée d’ingénieurs, de programmeurs, etc. en bref, d’experts. Dans la préface du livre prenez le temps d’e-penser de Bruce Benamran (excellent vulgarisateur), Alexandre Astier (excellent en plein de choses) fait le triste constat de notre existence :

Un animal est-il capable de fabriquer un processeur d’ordinateur ? Une fusée ? Une bombe atomique ?  Non… mais l’homme, oui. L’homme, oui… mais moi, non.”

Nous vivons dans une société parcourue de connaissances inimaginables et nous sommes bien incapable d’en faire le tour par nous même. Il est impossible de posséder toutes les connaissances sur notre monde. Et ainsi, par confort, nous pouvons nous complaire dans notre ignorance et ne jamais chercher à dépasser les limites de nos connaissance. Dans ce cadre l’ignorance peut même être consentie.

Pour en finir sur l’ignorance entretenue, je vous invite expressément à lire les deux livres de Bruce Benamran et leurs excellentes préfaces d’Alexandre Astier et d’Etienne Klein. (Tout comme le goût du vrai du précédent article, j’ai également égaré mon prenez le temps d’e-penser 1. Snif)

  • La connaissance peut-être masquée

Dans le documentaire sur la fabrique de l’ignorance, l’action principale des vendeurs de tabac était de noyer les acteurs de la recherche sous des quantités astronomiques de papiers scientifiques. Ainsi, les articles de qualité peuvent d’une part être masqués par la quantité de données ou, d’autre part, apparaitre comme largement minoritaires quand bien même leurs thèses seraient solides.

Ainsi, la connaissance peut être complètement diluée et disparaitre sous le bruit de fond d’une logorrhée (pseudo-)scientifique.

Dans le cadre de la dilution de la connaissance scientifique, il m’est immédiatement venu à l’esprit, le comportement de deux types de revues :

    • Les mégarevues

Le mégarevues sont caractérisées par le nombre incroyables d’articles qu’ils vont publier chaque année. Leur système est différent des revues classiques. Les chercheurs doivent payer pour publier dedans mais les articles seront en libre accès par la suite. La principale autre caractéristique est la facilité de publier. L’acceptation des articles ne se fait pas sur la base de l’intérêt scientifique des études. le but est de publier un maximum et de laisser les chercheurs faire le tri par eux-même de la qualité de chaque article.

La revue la plus connue dans ce domaine est PLOS one. Elle a atteint, en 2013, un record de 30 000 publications annuelle. Bien que ce chiffre soit désormais en décroissance en raison de la démocratisation de ce système de publication, la quantité de données publiée chaque année est immense. Il apparait alors fou de penser que les chercheurs peuvent faire le tri dans une telle quantité de données. Il est impossible de tout lire et de tout analyser. Les chercheurs sont bien trop peu nombreux.

Avec ce mode de publication, il y a un véritable risque de dilution de la connaissance scientifique. Ce risque est d’autant plus grand que les chercheurs sont conscients que pour publier plus facilement, ils doivent répondre à des critères parfois très peu scientifiques. Le reportage en parle bien. Pour publier en 2000, il fallait utiliser le mot-clé “génomique” partout. En 2010, le mot-clé était “nanotechnologie” et en 2020, ” Intelligence Artificielle”. Associé au célèbre Publish or Perish qui pousse les chercheurs à publier malgré tout, quitte parfois à frauder, la situation de la science est plus qu’explosive.

    • Les revues prédatrices

Les revues prédatrices sont des revues qui tentent de se faire passer pour scientifiques en en empruntant les codes mais dont la qualité est mauvaise. Elles sont principalement caractérisées par des frais de publications parfois élevés, par une revue par les pairs inconsistante et aussi par des pratiques de promotion agressives comme des envois massifs de mails aux chercheurs. (La liste complète des caractéristiques est disponible sur page Wikipédia)

Une liste non exhaustive des revues prédatrices est disponible sur Predatoryjournal.com et un utilitaire appelé Compass to Publish de l’université de Liège permet de “tester” les revues dans lesquelles on veut publier.

Il existe de très nombreuses revues prédatrices et même si les chercheurs sont de plus en avertis du risque qu’ils peuvent prendre en les utilisant ou même simplement en les lisant, ces revues ont un impact très négatif sur l’avancée de la science. En effet, en permettant la publication d’études parfois très mauvaises, plagiées ou même frauduleuses, ces revues entretiennent un bruit de fond qui risque encore une fois de masquer les publications pertinentes. De plus, comme ces revues sont payées à la publication, elles sont poussées à publier toujours plus même des inepties car cela fait fonctionner leur système économique.

Heureusement, la majorité de ces revues ne sont pas référencées dans les principaux moteurs de recherche scientifique comme PubMed, ScienceDirect ou Web of Science. Cela limite leur impact négatif sur l’avancée des connaissances.

 

En regardant tous les travers du système de publication scientifique (il y en a d’autres dont je n’ai absolument pas parlé), on peut s’apercevoir qu’il n’est absolument pas adéquat pour une production et une diffusion efficiente de la connaissance. De nombreux chercheurs en sont convaincus (à commencer par moi) mais cela nécessitera un article bien plus poussé que celui-là.

Avec ces deux aspects : L'”ignorance peut être entretenue” et la “connaissance peut être masquée”, il est possible de comprendre le titre “la fabrique de l’ignorance” et d’imaginer qu’effectivement la connaissance peut bien se dissoudre dans son propre bruit de fond et, finalement, donner naissance à de l’ignorance.

 

Une autre approche de la fabrication de l’ignorance reprise dans le documentaire est l’utilisation abusive du doute. En science, le doute, c’est le pain quotidien des chercheurs. En effet, lorsque l’on est à la limite des connaissances, il n’est pas possible d’avoir des certitudes. Cependant, si le doute est le moteur de la recherche, il n’est en rien une finalité. Le doute n’est qu’une étape dans la recherche d’une nouvelle connaissance. Une fois que la connaissance est acquise, le doute s’évapore. Invoquer le doute encore et encore pour essayer de masquer les certitudes qui ont été acquises par la recherche de nombreux chercheurs est simplement un déni de science. Le doute n’est pas la finalité, le relativisme non plus d’ailleurs. Arguer que les faits ne dépendent que de la vision que l’on s’en fait est risqué car les faits sont têtus. Essayez de sauter du 40e étage d’un building et dites vous que la gravité dépend du point de vue, le résultat risque d’être “frappant”. Je vous renvoie encore une fois vers le goût du vrai pour le tri entre la science et l’opinion.

Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce reportage, c’est la découverte d’une nouvelle discipline : l’agnotologie. Wikipédia la définit comme “l’étude de la production culturelle de l’ignorance, du doute et de la désinformation”. Je ne connaissais absolument pas ce domaine et je pense que je vais essayer de l’explorer un peu pour voir quelles méthodologies ils peuvent utiliser. Après, le reportage se centre uniquement sur l’agnotologie en oubliant les autres communautés qui essayent de faire avancer l’esprit critique et la science. Je pense notamment aux septiques, aux zététiciens et surtout aux vulgarisateurs ! On oublie trop souvent les vulgarisateurs mais leur travail est fantastique pour faire reculer l’ignorance dans une multitude de domaines. Un jour, je devrais faire une petite liste de mes vulgarisateurs préféré de YouTube. Il y en a pour tous les goûts !

La notion d'”undone science” m’a également interpellé. La science “qui ne s’est pas faite ou qui ne se fait pas”. La logique est encore une fois imparable. Dans un monde où les ressources sont limitées, un choix est fait sur les secteurs de la recherche qui paraissent les plus prometteurs. Aujourd’hui, la science est très polarisée sur des domaines “chauds” pour lesquels les pouvoirs publics, les entreprises ou encore la population générale sont très  impliqués. En médecine, on peut penser à la recherche de traitements contre le cancer, par exemple. D’autres domaines sont beaucoup plus délaissés. Je vais prêcher pour ma paroisse mais l’éthique biomédicale est plus qu’un parent pauvre de la recherche en médecine. Il n’y a tout simplement pas d’argent à mettre dans cette discipline. Cela implique donc que les recherches effectuées dans ce domaines sont de moindre qualité (en raison d’un manque chronique de financement et de personnel) ce qui implique que peu de découvertes ou d’améliorations seront réalisées donc cela confortera les décideurs dans l’idée que ce secteur n’a aucun intérêt stratégique. C’est purement et simplement un cercle vicieux.

Il faut vraiment être attentif aux endroits où va l’argent dans la recherche car les plus grandes découvertes ne font pas forcément dans les axes privilégiés par les pourvoyeurs de fonds. Parfois, certaines grandes découvertes proviennent de domaines très théoriques dont on se dit qu’il n’y aura pas de retombée pratique à court terme. Le LASER en est un bon exemple.

Il faut également que la recherche publique continue d’être soutenue. En effet, c’est souvent elle qui promeut des recherches qui n’intéressent pas les industriels ou les promoteurs privés. Cette partie de la recherche est primordiale car on peut assez intuitivement se douter que les recherches qui démontrent des risques particuliers pour l’utilisation (et donc la vente) de certains produits ne seront pas forcément financées par les industries qui les vendent.

 

Je conclurai en toute simplicité en citant Karl Popper et en vous invitant encore une fois à voir ce reportage.

“Plus nous apprenons sur le monde, et plus ce savoir s’approfondit, plus la connaissance de ce que nous ne savons pas, la connaissance de notre ignorance prend forme et gagne en spécificité comme en précision. Là réside en effet la source majeure de notre ignorance : le fait que notre connaissance ne peut être que finie, tandis que notre ignorance est nécessairement infinie.”

Karl Popper, Des sources de la connaissance et de l’ignorance

Cela ne doit en rien nous déprimer et nous pousser à abandonner notre recherche de la connaissance. Soyons conscients que lorsque nous constituons du savoir, nous arrachons d’une ignorance infinie, une connaissance qui n’a pas de prix.

 

Complexes…

 

 

bibliographie supplémentaire :

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