Complexes : le triomphe de l’opinion

Juge

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Vous êtes sommés de prendre parti, vite et bien. Votre opinion n’aura jamais plus de valeur que celle d’un autre mais vous devrez quand même la crier haut et fort sur les réseaux sociaux.

Cet article aurait dû contenir moult citations tiré du goût du vrai d’Étienne Klein mais bon je ne sais pas où je l’ai mis. On verra si je le retrouve d’ici la fin de l’article…

En étant assis devant ma télévision et en regardant un peu ce qu’il y passait alors, je suis tombé, en un seul jour, sur deux personnes venues défendre leur position à propos de déboires judiciaires qu’ils subissaient. En écoutant leurs plaidoyers larmoyant, je me suis quelque peu insurgé : “Pour quelles raisons me prennent-ils à parti ? Mon opinion vaut-elle tant qu’elle se substituerait à la justice ?” J’ai été obligé d’en convenir. Comme pour la science, la justice semble perçue comme une opinion qui ne soucie guère des faits. Il faut ainsi gagner le tribunal de l’opinion populaire à défaut de gagner le tribunal judiciaire.

Je me rappelle ce sondage ubuesque (j’ai beaucoup cherché pour essayer de trouver un adjectif qui correspond au niveau de WTF que j’ai ressenti en le voyant, je suis moyennement satisfait…) du Parisien où l’on avançait fièrement que 59% des interrogés estimaient que la chloroquine était “efficace” contre le Covid-19*. Apparemment, dans l’esprit des sondeurs, au delà des faits, c’était bien l’opinion des français qui importait pour déterminer l’efficacité ou non du médicament. Les faits étant têtus, il s’est d’ailleurs avéré que la majorité avait tort. Les études constituant petit à petit un consensus sur l’inefficacité de ce traitement. Mais je ne reviendrai pas dessus car cela ne nous intéresse pas aujourd’hui.

Ce qui m’intéresse, c’est la place de l’expert dans ce nouveau positionnement de la science. Dans la crise que nous traversons, nombreuses ont été les personnes, bombardées expertes pour l’occasion, à parler à tort et à travers. A cette occasion, elles ont trop souvent confondu état de la science et opinion personnelle. Dans le désordre des voix discordantes qui inondaient les médias et les réseaux sociaux, il a pu apparaitre pour le citoyen que si les experts se contredisaient ou s’il ne savaient pas bien de quoi ils parlaient, en quoi leur parole aurait encore de la valeur ? De plus, étant dans une démocratie, pourquoi la voix d’un expert aurait-elle plus de valeur que celle de n’importe quel autre citoyen ? Ainsi, petit à petit, dans ce flot ininterrompu de paroles, les citoyens ont pu penser, qu’après tout, la science n’était qu’une opinion. Une façon de voir les choses perdue dans un relativisme total qui devrait se soumettre au pouvoir du bon sens et de la démocratie.

“L’air du temps, en accusant la science de n’être qu’un récit parmi d’autres, l’invite à davantage de modestie. On la prie de bien vouloir gentiment “rentrer dans le rang” en acceptant de se mettre sous la coupe de l’opinion”. Le goût du vrai, Étienne Klein (Je n’ai toujours pas retrouvé mon goût du vrai mais j’ai bon espoir qu’il revienne avant la fin. Ce passage n’est que l’introduction du résumé.)

Ce dévoiement (j’aime ce mot) de la place de l’expert a ouvert la porte au pire : “Si personne n’est expert alors c’est que tout le monde l’est, non ?” Il m’a ainsi été possible de suivre, complétement atterré (j’aime aussi ce mot), les épopées (encore un mot que j’aime !) d’une foule de personnes bombardées expertes es Covid. Des politiques, des chanteurs, des humoristes, etc. tout le monde savait mieux que tout le monde quelles étaient les bonnes décisions à prendre. Il a même été possible de décrire un nouveau symptôme : le “Je ne suis pas médecin, mais…” Décrit par Étienne Klein (encore lui !) en mars 2020 dans un tract très court, très instructif et à lire (et gratuit en plus). Ce tract sera complété par la suite par son essai le goût du vrai. Dans ce petit texte, il montre en toute simplicité que la science n’a rien d’intuitif et que juger à son seul “ressenti […] pour trancher d’un simple coup de phrase  – en reconnaissant ne rien y connaitre ! – des questions vertigineusement complexes” n’était peut être pas l’idée de l’année.

Le but de cet article n’est pas de dire qu’il faut ou ne faut pas faire une confiance aveugle à des experts qui déballent leur bagage scientifique et académique ni que la science est à jamais hors de portée des citoyens condamnés à l’ignorance. L’idée est de mettre en garde sur ce que nous acceptons de nous mettre dans la tête. Et j’aimerais proposer deux pistes pour aller dans ce sens.

  • L’esprit critique

A mes yeux, l’esprit critique est le premier pas vers la connaissance. Se demander d’où viennent les idées que l’on se met dans la tête et être critique vis-à-vis d’elles est une étape obligatoire pour construire un corpus de connaissance fiable. Et pour ça, il faut s’exercer et s’armer ! Personne ne naît avec l’esprit critique.

Je vous donne un petit exemple : lorsque les médias vous donnent une belle courbe qui monte ou qui descend, qui alarme ou qui rassure, vous posez-vous la question de sa validité ? Pour vous aider dans ce sens, je vous propose l’excellente vidéo de Défakator qui propose des petits tutos d’esprit critique sur plein de sujet. Foncez, c’est de la bonne.

Et le boss final de l’esprit critique sur YouTube est pour moi la chaîne la Tronche en Biais : esprit critique puissance 1000 !

  • La suspension du jugement

Pour l’écriture de cet article, je me suis rendu compte que la suspension du jugement avait un petit mot à lui tout seul : l’épochè. Je me rends donc compte que ce mot est hautement chargé philosophiquement et que je vais sans doute raconter n’importe quoi n’étant pas philosophe. Mais malgré tout, je tiens à en parler à ma façon !

Dans un monde où l’on est sommés partout et tout le temps de prendre position, d’exprimer notre opinion à tort et à travers. Il semble très sain de savoir dire “je ne sais pas”. Suspendre son jugement, c’est prendre son temps. Prendre le temps de réfléchir, de peser les arguments, de faire des recherches aussi ! Dans un monde de l’instantané, on pense que tout doit être rapide mais les recherches prennent du temps. Générer de la connaissance prend également du temps. Alors, lorsque l’on vous propose une idée nouvelle, plutôt que de prendre parti tout de suite, prenez le temps de réfléchir à la question.

Dire que l’on ne sait pas est pour moi la première étape d’une saine réflexion. Prendre conscience des limites de nos savoirs, c’est se mettre en position pour aller à la chasse aux informations.

Il y aurait encore plein de choses à dire sur les FakeNews et la responsabilité des réseaux sociaux, par exemple mais je pense que cela suffit pour aujourd’hui.

Je terminerai donc par deux citations. L’une provient d’un manga que j’apprécie énormément : XXX-Holic (ce n’est pas parce qu’il y a des X que c’est un truc bizarre) et par une citation du goût du vrai que j’ai enfin retrouvé !

“Alors que si on ne comprend pas, il suffirait de dire qu’on ne comprend pas, tout simplement.” XXX-Holic T. 12, Clamp

“Mais avoir un avis n’équivaut nullement à connaitre la justesse ou la fausseté d’un énoncé scientifique. Les revues scientifiques ne sont certes pas parfaites […] mais ni Twitter ni Facebook n’ont vocation à concurrencer Nature, encore moins à  en tenir lieu, comme ils tendent parfois à le faire ces derniers temps.” Le goût du vrai, Étienne Klein

 

Complexe…

 

* Oui, je sais. On dit “la Covid” selon ces messieurs de l’Académie française mais j’ai toujours dit “le Covid” comme on dit “le coronavirus” et je n’ai pas envie de changer. Si vous trouvez cette entorse aux bonnes mœurs insupportable. Je vous conseille de remplacer dans votre tête le “le” par un “la” en espérant que cela vous apporte la sérénité.

 

Commentaires (1)

  1. […] et leurs excellentes préfaces d’Alexandre Astier et d’Etienne Klein. (Tout comme le goût du vrai du précédent article, j’ai également égaré mon prenez le temps d’e-penser 1. […]

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