Complexes : Suis-je normal ?

La société voudrait ignorer, cacher, éliminer ses handicapés. Et pourquoi ? Parce qu’ils constituent une menace sourde, un rappel inquiétant de la fragilité, de la précarité, de la mortalité. Ils constituent un insupportable memento mori.” Paul Ricoeur : La différence entre le normal et le pathologique comme source de respect dans “le Juste 2”.

Notre normalité est elle déterminée par notre biologie ? Selon deux auteurs (et bien d’autres) : Canguilhem et Ricoeur, il semblerait que non. Alors qui la détermine ?

Quand nous nous regardons dans la glace, n’avons-nous jamais rêvé d’être comme les canons de beauté présentés à la télévision ? De même, tous ceux qui sont porteurs d’un handicap ou d’une maladie chronique, n’ont-ils jamais rêvé de revenir dans la norme des “bien portants” ?

P. Ricoeur, dans l’article cité plus haut rappelle, et cela peut sembler humoristique tellement la logique semble simpliste, que c’est ce “qui est permis aux autres et vous est interdit” qui attire. En effet, l’Homme aime avoir ce qu’il désire, d’autant plus si sont voisin possède l’objet de ce désir. Mais quel rapport avec la norme me direz-vous ? C’est très simple, qu’est ce que la santé sinon une norme ?

Ce qui est passionnant avec la santé c’est que, bien que pouvant être pensée en tant qu’une norme (que tout le monde voudrait posséder), elle est bien difficile à définir (Comment ça ? Une norme difficile à définir ? Cela ne peut donc en être une ! Et pourtant, si !). En effet, pensez-vous qu’une personne de 90 ans pense sa santé comme une personne de 20 ans ? Nous portons notre propre regard sur notre santé ou celle de ceux qui nous entourent. Avant que Georges Canguilhem (1904-1995, philosophe et médecin (full respect)) ne donne une nouvelle approche de la maladie, la vision biologique et scientifique de la médecine la définissait comme une variante quantitative de la normale. On avait par exemple, trop ou trop peu de glycémie (taux de glucose dans le sang) et c’est cela qui causait une pathologie. Sauf que Canguilhem est arrivé et a gentiment expliqué que le quantitatif : “c’est cool” (citation non contractuelle) mais que le qualitatif, c’est important quand même. En effet, qui décide s’il est en bonne santé ou non ? L’individu !Chacun d’entre nous est confronté au vécu subjectif de sa santé et à la question de la valeur existentielle de la vie et de son sens1. Donnons  l’exemple simple d’une personne objectivement atteinte d’une pathologie mais pourtant pouvant être en bonne santé : le diabétique (on reste sur les problèmes de sucre, Canguilhem aimait beaucoup en parler dans sa thèse de médecine). Le diabète insulinodépendant est une pathologie pouvant être handicapante et nécessitant un suivi médical régulier. Pour autant, avec les traitements et une bonne éducation du patient, celui-ci peut mener la vie qu’il désire avec un minimum de contraintes. Alors ? Malade ou normal ? En bonne santé ou pas ?

Pour répondre à cette question, il faut faire entrer un nouvel acteur sur scène : la société. En effet, si la médecine et l’individu peuvent tenter de définir la santé, la société ne se gêne pas non plus pour le faire. Ainsi : “Dans une société individualiste qui porte au pinacle la capacité d’autonomie, de gestion propre de son genre de vie, est tenue pour handicap toute incapacité à se soustraire à un rapport de tutelle sous sa double forme d’assistance et de contrôle. La santé est ainsi normée socialement, et la maladie aussi ; et la demande de soins, et l’attente liée à cette demande. Le critère de la guérison, c’est de pouvoir vivre comme les autres, faire ce que peuvent les autres.”2. Dans cet extrait Ricoeur porte un jugement extrêmement fort sur la société. Dans son idée, la société est bien l’acteur qui décide de la normalité ou de la non-normalité et ce selon ses critères. A ce propos, la médecine fait souvent office de tribunal chargé de définir pour et selon la société ce qui est la norme de ce qui ne l’est pas. La médecine est indiscutablement une partie de la société avec ses représentations et ses pratiques. De ce fait l’individu comme potentiellement seul juge de sa santé est mis à l’écart et soumis à une normativité extrinsèque.

A présent réfléchissons sur le handicap. Pourquoi n’aimons-nous pas voir souffrir les humains (cf : complexes : la souffrance ? ) ? Parce que nous ne pouvons nous empêcher de nous dire que ce pourrait être nous. Nous nous mettons (sans doute à cause de nos neurones miroirs) à la place de quelqu’un qui souffre et nous nous imaginons à quel point notre vie serait “invivable” (ce qui explique en partie l’idée de la légalisation de l’euthanasie demandée par des biens portants, mais cela est une autre histoire). De ce fait, lorsque nous voyons une personne fortement handicapée nous ne pouvons nous empêcher de penser à quel point notre vie est précaire et combien le handicap peut n’être jamais bien loin de nous. Il est compréhensible de vouloir mettre loin de nous tous ceux qui nous paraissent différents au point qu’ils nous gênent. En parlant des troubles mentaux, Ricoeur avance : “Le fou est mon double infiniment proche”2. Il signifie par là, que nous sommes tous, en quelque sorte, des malades en puissance. (*hypocondriaque : on* Peut-être même le sommes-nous sans en sentir le moindre symptôme ? *hypocondriaque : off*). Nous sommes si proches de la mort. Memento mori (souviens toi que tu vas mourir).

Alors ? Après ces réflexions, sommes-nous normaux ?

Nous sommes sans aucun doute aussi anormaux que possible car la vie même est faite de différence. Si l’on regarde chaque individu, il est assuré que l’on trouvera (au moins) une variante de la normale. Mais même si nous sommes tous génétiquement différents, nous sommes tous des Hommes ! Ainsi ce qui nous rapproche n’est pas que la statistique et ses chiffres toujours imparfaits mais l’estime de soi et l’estime de l’autre. La reconnaissance est un facteur essentiel du vivre ensemble. Quand nous voyons quelqu’un porteur d’une pathologie ou d’un handicap, ne pouvons-nous pas le laisser décider s’il est “normal” ou non ? Ainsi peut-être que l’on pourra, vous aussi, vous laisser décider si vous êtes normal.

Complexe…

Bibliographie :

1- Borella C, Ducrocq X. Être normal va-t-il de soi ? Éthique Santé. déc 2014;11(4):189‑94.

2- P. Ricœur. La différence entre le normal et le pathologique comme source de respect. In: Le juste 2. Edition Esprit. Paris; 2001. p. 215‑26.]]>

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